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Benjamin Bernheim, né pour être ténor


En récital à Evian et Bordeaux, avant d’incarner Des Grieux à l’Opéra de Paris en février 2020, le chanteur sort un premier disque chez Deutsche Grammophon. Et en profite pour faire une mise au point sur ses origines.

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Benjamin Bernheim le 2 octobre 2019 à Paris. JÉRÔME BONNET POUR « LE MONDE »

Benjamin Bernheim est arrivé à voix de velours. Un air de nez au vent, le regard clair qui ne ment pas. Sa grâce et sa rigueur se sont imposées dans l’épanouissement d’un somptueux ténor lyrique, une voix conquise non à la force de l’art, mais de l’âme. Longtemps, le chanteur n’a pas aimé sa voix. Qui ne s’extasierait pourtant devant ce chant d’une juvénilité ardente, authentiquement poète, la radieuse volupté du timbre rond et clair, une émission idéalement souple, dont l’articulation habille chaque mot d’intelligence et d’intelligibilité ? Sans oublier le charme ensorceleur de cet aigu en voix mixte, entre tête et poitrine, dont la douceur et la subtilité extrêmes furent l’une des caractéristiques du beau chant français.

« J’ai combattu ma voix jusqu’à l’âge de 28 ans, déclare le chanteur qui en affiche 34. Je n’ai fait la paix avec elle qu’au moment où j’ai décidé d’embrasser seul ce métier. Mon chant, enfin, n’appartenait plus à mes parents, à ma famille, à mon passé. » Benjamin Bernheim est le fruit d’une lignée de chanteurs plus ou moins connus, de sa grand-mère maternelle, la mezzo-soprano Nicole Buloze (1942-1995), à sa mère, qui enseigne le chant, en passant par son père, le baryton Antoine Bernheim. « Mes parents ont essayé de percer pendant très longtemps sans y arriver, poursuit-il. J’ai vu l’envers du décor, la douleur, la frustration, la peur de ne pas être choisi. Longtemps, j’ai détesté ce milieu qui, enfant, m’empêchait de dormir la nuit. »

Remarqué même dans des « petites panouilles »

Difficile d’accepter d’être enfin l’heureux élu. Jusqu’à la rencontre avec Gary Magby, son professeur, « mentor et ange gardien », à la Haute école de musique de Lausanne. « J’avais 18 ans. Je suis né à ce moment-là, intellectuellement et artistiquement, affirme-t-il. J’avais toujours été mauvais élève, j’ai commencé à lire, à me cultiver. »

Il est « le grand ténor lyrique français que le monde de l’opéra attendait », d’après le « Chicago Tribune ».

Benjamin Bernheim entre en 2008 à l’Opernhaus de Zurich, d’abord dans l’Opéra Studio, puis comme membre de la troupe, enfin en résident. Le jeune homme, qui côtoie des ténors aussi capés que Jonas Kaufmann, Piotr Beczala, Xavier Camarena ou Vittorio Grigolo, ronge son frein, se fait les dents sur de « petites panouilles », comme on dit dans le métier, des rôles secondaires, dans lesquels il est quand même remarqué. Changement d’ère en 2013 : avec Andreas Homoki à la tête de la maison d’opéra zurichoise, arrivent les premiers vrais rôles – Cassio (Otello), Narraboth (Salomé), Tamino (La Flûte enchantée) – tandis que les invitations commencent à pleuvoir en Europe, de Paris à Londres, en passant par Vienne, Berlin, Munich, Milan, Salzbourg et Bordeaux.

Nouvelle rupture salvatrice en 2015, avec le départ de Zurich. « J’avais besoin de sauter dans le vide, assure-t-il. De savoir que si je me plantais, c’était ma faute. Cette peur du danger m’a fait avancer, m’a permis de développer mon identité artistique. » Le Franco-Suisse passe alors pour un chanteur germanique. Lui se rêve en ténor romantique. Il faudra plusieurs changements d’agent pour sortir de l’entonnoir allemand – Erik dans Le Vaisseau fantôme de Wagner, Flamand dans Capriccio de Richard Strauss pour ses débuts à l’Opéra de Paris en 2016, plus tard Matteo dans Arabella, toujours de Strauss. L’Italie est désormais à portée de voix, Rodolfo (La Bohème) et Alfredo (La Traviata), mais aussi l’opéra français, avec Des Grieux (Manon), Faust. Un rôle offert au Lyric Opera de Chicago, en 2018, qui lui vaudra l’hommage du Chicago Tribune, qui désigne en Benjamin Bernheim « le grand ténor lyrique français que le monde de l’opéra attendait ».

« Je ne suis pas né Bernheim »

Ce que Paris comprendra avec La Bohème interstellaire de Claus Guth à l’Opéra Bastille, et, plus récemment, La Traviata de Simon Stone au Palais Garnier. Avant un Des Grieux très attendu au côté de Pretty Yende en février 2020, dopé par le triomphe bordelais au printemps. Des prises de guerre dont témoigne un premier disque, à paraître le 8 novembre chez Deutsche Grammophon, qui devrait mettre tout le monde d’accord. Sur la pochette, un titre presque anodin, Benjamin Bernheim. En réalité, l’expression d’une résilience. « Je ne suis pas né Bernheim. » La phrase est tombée, qui en entraîne d’autres. « Je suis né à Paris le 9 juin 1985, d’un père biologique qui a disparu de ma vie quand j’avais 3-4 ans, et d’une mère célibataire, qui se mariera à Antoine Bernheim lorsque j’aurai 6 ans, avant de divorcer quelques années plus tard. »

« Les Bernheim sont une grande famille de gens brillants (…) J’ai longtemps eu le sentiment qu’il me fallait mériter ce nom, que j’étais un outsider. »

Le jeune homme discourt sans se retourner, en familier des thérapeutes qu’il fréquente depuis l’âge de 16 ans. Il ne dira pas tout de cette enfance définitivement marquée par l’angoisse de l’abandon, les trimballages incessants, au gré des conflits d’adultes, entre la région de Genève et la Haute-Savoie, de cet endroit secret, quelque part entre crèche et refuge pour enfants, où il s’est senti si seul, où il a eu faim. Ce géniteur disparu, qu’il a voulu revoir à 18, 20 et 26 ans, ce n’était pas une bonne idée. Celui qui l’a adopté et qu’il a tout de suite appelé papa, qu’il admirait au point de connaître tous ses rôles par cœur, s’est aussi éloigné.

« Les Bernheim sont une grande famille de gens brillants, d’intellectuels et de lettrés, d’hommes de radio et de télévision, ajoute-t-il. Et même si mes demi-frère et sœur m’ont toujours considéré comme leur aîné, j’ai longtemps eu le sentiment qu’il me fallait mériter ce nom, que j’étais un outsider. » Nulle impudeur dans cette confession qui se méfie de l’empathie. Le chanteur, qui n’apparaît que parcimonieusement sur les réseaux sociaux et protège en papa poule l’anonymat de sa fille de 5 ans et celui de sa femme, résidant à Zurich, juge simplement que le temps est venu d’une mise au point. Une réponse à ceux qui le disent né coiffé, attribuant à l’influence de son grand-père paternel, le banquier Gérard Bernheim, qui fit partie du Conseil d’administration de Rolex, le seul mérite d’avoir été choisi, en 2017, pour devenir, au même titre que Cecilia Bartoli, Sonya Yoncheva ou Jonas Kaufmann, l’un des ambassadeurs de la marque horlogère suisse.

La victoire sur soi

Cette souffrance habite la voix de Benjamin Bernheim, lui donne la force d’être artiste, « parce qu’à l’opéra, contrairement à la vie, il y a une fin, une résolution, qu’on peut arrêter le combat ». Un mot à la fois leitmotiv et viatique, comme pour ces sportifs de haut niveau qu’il admire et dont il guette, plus que le triomphe, la victoire sur soi. Benjamin Bernheim a gardé dans les traits une rondeur d’enfance, la sensualité moelleuse d’un corps qu’il rêverait samouraï. Après des années de tennis, de football et de golf, il s’est mis à la boxe anglaise. Des gants qu’il emmène partout, au gré des sacs de frappe improvisés dans les chambres d’hôtel. Qu’il grimpe désormais à l’échelle du « Brindisi » de La Traviata pour verser le champagne en haut d’une pyramide de cristal, ou foule le raisin dans la cuve du « De’miei bollenti spiriti », impossible de penser qu’il a, à ses débuts, désespéré les metteurs en scène.

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D’autres battants ont nourri son imaginaire. Parmi eux, Roberto Alagna, un modèle qui porte une large responsabilité dans l’amour que Bernheim voue au répertoire français, où il a pu mesurer l’impact imparable de ses contre-ut en voix mixte. « J’aimerais y consacrer 70 % de mon répertoire, car c’est là que j’ai le plus à défendreoù je peux donner les plus belles couleurs de ma voix », argue-t-il.

Un avis partagé par le Metropolitan Opera de New York, qui verra les débuts du ténor dès la saison prochaine et son premier Roméo. Dans la foulée, Gounod encore, avec Faust à l’Opéra de Paris et, à Covent Garden, Les Contes d’Hoffmann, La Damnation de Faust (Berlioz) et, Werther (Massenet), dont il redoute le côté dépressif. Benjamin Bernheim sait qu’un jour, il franchira la ligne des Max (Freischütz, de Weber), Don José (Carmen), ou Cavaradossi (Tosca). « Je connais ma voix, rétorque-t-il aux impatients qui le jugent trop prudent, je viens juste d’arriver, qu’on me laisse en profiter un peu. »

L’actualité de Benjamin Bernheim

Disques

Benjamin Bernheim. Airs d’opéras français et italiens, 1 CD Deutsche Grammophon.

Faust, de Gounod, 3 CD Palazzetto Bru Zane.

Concerts

« Voix d’automne » : Berlioz, Gounod, Massenet, Tchaïkovski avec l’Orchestre des Pays de Savoie, Nicolas Chalvin (direction). La Grange au Lac, Evian (Haute-Savoie). Le 18 octobre à 20 heures. De 12 à 60 €. Lagrangeaulac.com.

Récital d’airs d’opéra français et italiens, avec l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine, Oleksandr Yankevych (direction). Auditorium de Bordeaux. Le 27 novembre à 20 heures. De 14 à 52 €. Opera-bordeaux.com.

Opéras

Manon, de Massenet (nouvelle production), Vincent Huguet (mise en scène), Dan Ettinger (direction). Du 29 février au 10 avril 2020, à l’Opéra Bastille, Paris. De 15 à 210 €. Operadeparis.fr.

La Bohème, de Puccini (reprise), Claus Guth (mise en scène), Lorenzo Viotti (direction). Du 1er au 13 juillet 2020, à l’Opéra Bastille, Paris. De 15 à 180 €. Operadeparis.fr.